La production de viande in vitro est présentée par les entreprises qui la fabriquent comme moins émettrice de gaz à effet de serre que l’élevage. Une information qui n’a pas manqué d’attirer l’attention des médias et de circuler sur les réseaux sociaux. Mais selon les scientifiques, ce procédé émettrait au contraire encore plus de CO2. En réalité, les données manquent pour estimer précisément son impact sur l’environnement.

« La viande propre pourrait mieux convertir les calories, utilise beaucoup moins d’eau et de terre et génère 90% d’émissions de gaz à effet de serre de moins que la viande produite de manière conventionnelle »
©Richard Branson, entrepreneur britannique qui a investi dans la société spécialisée dans la fabrication de viande artificielle Memphis Meat (Etats-Unis)
©Annette Lexa, docteur en toxicologie, université de Metz (France)

Une solution pour lutter contre le réchauffement climatique ?

Faut-il y voir un signe ? L’administration américaine a défini en mars 2019 les premières règles de mise sur le marché relatives à la viande de culture, une technique permettant d’obtenir des tissus musculaires à partir de cellules animales en laboratoire. Cela même alors qu’aucune des start-ups phares de la food tech n’est encore en mesure, à la fois pour des raisons techniques et de coûts, de mettre en œuvre sa production à l’échelle commerciale.

En 2013, le professeur Mark Post de l’université de Maastricht a présenté le premier steak haché obtenu par multiplication cellulaire. Les avancées sont rapides : aujourd’hui, 29 entreprises à travers le monde travaillent sur ce procédé avec l’ambition affichée d’offrir aux consommateurs une alternative à la viande issue d’animaux abattus.

Ces entreprises présentent la viande artificielle comme un moyen de réduire l’impact environnemental supposé de l’élevage. On peut ainsi lire sur le site internet de l’une d’elles, la société américaine Memphis Meat : « [Notre viande] nécessite considérablement moins de terres agricoles, d’eau, d’énergie, tout en produisant spectaculairement moins de gaz à effet de serre ». Autre exemple, celui de la société néerlandaise Mosa Meat qui s’appuie sur une étude publiée en 2011 par l’université d’Oxford et qui avance que « selon les estimations, notre viande réduit de 96% les émissions de gaz à effet de serre, et utilise 99% de terres et 96% d’eau en moins que le bétail ».

La communauté scientifique partagée

Mais ces arguments écologiques en faveur de la viande in vitro sont mis en cause par les scientifiques. Le chercheur de l’université d’Oxford John Lynch, co-auteur d’une étude publiée en février 2019, avance ainsi que le CO2 issu de la production de viande in vitro serait à long terme plus néfaste que le méthane généré par l’élevage bovin. Selon cette étude, les systèmes d’élevage sont associés à la production de trois gaz à effet de serre (GES), le dioxyde de carbone (CO2), le protoxyde d’azote (ou oxyde nitreux, N2O) et d’importantes émissions de méthane (CH4), tandis que les émissions de viande artificielle sont presque entièrement du CO2 provenant de la production d’énergie. Or « les émissions de CH4 ne s’accumulent pas alors que le réchauffement basé sur le CO2 provenant de la viande in vitro persiste et s’accumule. »

Pour Jean-François Hocquette, directeur de recherche à l’Inra et spécialiste français du sujet, il faut néanmoins insister sur « la grande incertitude des études. La communauté scientifique a déjà du mal à se mettre d’accord sur l’impact réel de l’élevage, probablement surestimé par le rapport de la FAO en 2006. Ces incertitudes sont encore plus grandes pour la viande de culture qui n’est pas encore une réalité. Nous faisons des modèles avec des hypothèses et dans les deux cas nous manquons de données. Cependant, plus la recherche progresse plus ces modèles sont précis et penchent en défaveur de la viande artificielle ».

En 2015, une publication de la revue Environnemental Science & Technology avait déjà conclu que produire de la viande artificielle était plus énergivore que l’élevage : « Fabriquer de la viande in vitro demande plus d’énergie industrielle – souvent produite avec des combustibles fossiles – que le porc, la volaille, et peut-être même le bœuf. » De son côté, le Forum économique mondial de Davos a affirmé début 2019 que les émissions de la viande de culture n’étaient estimées qu’à 7 % de moins que celles de l’élevage.

Le chercheur pointe enfin l’importance de ne pas résumer les questions d’environnement aux seules émissions de gaz à effet de serre et à leur pouvoir réchauffant. « Il faut également prendre en compte l’aspect biodiversité, la qualité de l’air, de l’eau… Les industries chimiques qui vont produire les milieux de cultures nécessaires, les hormones et les facteurs de croissance nécessaires à la culture de viande cellulaire vont forcément être polluantes. Jusqu’à quel point ? Nous n’en savons rien ».